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La France et ses religions d'État
Le but de l'ouvrage
est de décrypter les rapports ambigus entre la théorie et la pratique
de la laïcité en France, en explorant le fonctionnement des institutions
et en s'appuyant notamment sur des enquêtes de terrain parmi un certain
nombre de groupes sociaux identifiés (Catholiques d'une petite commune
provinciale, musulmans de banlieues de grandes villes, musulmans de groupes
soufis, membres d'un mouvement de yoga).
De cet
examen, il ressort sans aucun doute que la laïcité française n'est pas
une séparation de l'Etat et des religions, mais plutôt un système masqué
et justifié par les mythes de la neutralité et de l'universalisme, qui
consiste à valoriser ou dévaloriser des phénomènes et groupes religieux
; à l'opposé de la théorie, la laïcité est en fait sociologiquement un
système d'intervention en matière de religions, bien plus développé que
dans d'autres pays supposés " non-laïques ".
L'arrière-plan
des valeurs dans la société française actuelle
On repère trois
types de valeurs dans les société modernes : traditionnelles (minoritaires),
sécuritaires (matérialistes) et valeurs de bien-être (post industrielles),
ces dernières étant majoritaires ou dominantes. Les enquêtes qualitatives
font cependant ressortir des aspirations chroniques (traditionnelles et
sécuritaires), sous-jacentes mais peinant à s'exprimer au milieu d'une
culture de bien-être dominante. Plus le capital matériel et culturel est
élevé, plus les individus adhèrent aux valeurs de bien-être et inversement,
ceci quelle que soit l'appartenance religieuse, y compris au sein de l'Islam.
Quant
aux musulmans ou africains par exemple, l'Etat leur applique bien souvent
une grille coloniale datant des départements d'Outre-mer : des devoirs
civiques, mais pas de droits citoyens. Citoyens ou pas, ils ne sauraient
critiquer la loi qui " s'impose " comme une évidence. Il faut donc étudier
la laïcité dans sa pratique, et non dans sa théorie.
Les bonnes
et les mauvaises religions
Les actions
politiques s'élaborent suivant une grille de lecture qui va de la " bonne
" religion " à la " mauvaise " religion, en fonction de quoi les actions
politiques sont différenciées (ex : délivrance de permis de construire,
dialogues officiels, avantages fiscaux, locations de salles).
Historiquement,
la laïcité est devenue la religion invisible de la France, sorte de continuité
avec un gallicanisme religieux. Contrairement à ce qu'on pourrait penser,
elle consiste en fait en un foisonnement de normes juridiques et d'institutions,
bien plus nombreuses qu'ailleurs, dans des pays dits non laïques. La "
neutralité " de l'Etat, s'appuyant sur un bien commun " indiscutable et
évident " permet d'intervenir de façon " impartiale ". Après la Révolution,
l'idéologie centralisatrice jacobine, pourvue de sa dogmatique propre,
devient la norme en matière de gestion des phénomènes religieux.
Il est
symptomatique de constater que l'expression " séparation des Eglises et
de l'Etat " ne figure que dans le titre de la loi 1905, et n'est pas employée
dans le corps de la loi qui prévoit par contre de nombreux cas d'interférences.
Comme sur le sujet de la démocratie, tout le monde est d'accord sur le
principe de la laïcité, mais les définitions sont multiples, enjeux de
pouvoirs.
A l'inverse,
les religions " reconnues " interviennent également traditionnellement
dans la vie publique au sein de conseils, etc. ce qui se traduit par des
avantages et des différences de traitements.
Encadrement
politique de l'expression des religions
On s'aperçoit
qu'il y a en France toute une machine diversifiée, organisée : on dénombre
beaucoup d'acteurs impliqués dans ces interventions, et une confusion
certaine dans les documents et les instances (circulaires, rapports parlementaires,
décrets municipaux). En France, la laïcité suppose l'encadrement des religions
préalablement reconnues, labellisées au cours d'une négociation avec les
pouvoirs publics dans des structures déterminées, souvent mises sur pied
par l'Etat français (Consistoire juif, CRIF) dans la pure tradition Napoléonienne.
Cet encadrement s'exerce à travers une série de cercles de décision allant
des plus hauts ministères aux fonctionnaires locaux.
Il y
a bien une politique religieuse nationale en France, qui passe tout d'abord
par les ministères de l'Intérieur et des Affaires Etrangères, notamment
à travers le CAR (Conseiller aux affaires religieuses), puis par les autres
ministères.
D'autre
part, on note que les évêques d'Alsace ont un statut de hauts fonctionnaires
de la République.
Cette
politique religieuse se définit à plusieurs niveaux :
Intérieur
/ affaires étrangères, Economie et Enseignement, puis les autres, entraînant
de gros écarts de traitement en fonction de la connotation, " bonne "
et " mauvaise " religion.
La fiscalité
utilisée en France est une autre tactique qui renforce les " bonnes "
religions et affaiblissent les " mauvaises ". Celle-ci est renégociée
au niveau local.
Selon
les sociologues, l'Etat français a en effet prétention à constituer une
" méta religion ", au-dessus des religions, qui enseigne une sorte de
religiosité rationnelle.
En conséquence,
tout mouvement ayant une vocation à éduquer un tant soit peu ses membres
(ex : Anthroposophie, Soka Gakaï) entre donc en concurrence avec le pouvoir
spirituel / éducatif de l'Etat français. L'Education Nationale a ainsi
pour vocation de transmettre des valeurs " évidentes par elles-mêmes ",
(et donc non critiquables) de sélectionner les bons et les mauvais comportements.
Contre-pouvoirs
:
Les institutions
européennes pèsent sur cette politique, tout autant au niveau de la rhétorique
libérale à laquelle l'Etat jacobin doit s'adapter, au moins en surface,
que par la présence de lobbies religieux traditionnels beaucoup plus faibles
en France. Dans ce contexte, la pratique d'une laïcité de combat, spécifique
à la France, n'a aucun écho ni poids.
Dans
ce contexte, la France a été condamnée de multiples fois par la CDEH,
souvent pour avoir favorisé certaines associations religieuses au détriment
d'autres " mal notées " ou d'organisations athées ! Un comble qui traduit
bien la profonde schizophrénie du discours et des pratiques françaises
! Notons que la référence à la CDEH est de plus en plus présente dans
les raisons poussant à voter telle ou telle loi, dans les deux sens d'ailleurs.
Face
à un discours normalisateur qui rejetait systématiquement toute étude
sociologique ou anthropologique sur le sujet, les chercheurs français
ont commencé à se regrouper pour faire entendre leur voix. On constate
certains changements de politique en 2002, sous l'influence conjuguée
de la pression de l'Europe, d'une modification de la stratégie des religions
reconnues se sentant menacées et du nouveau problème de l'Islam, qui a
amené un début de reconnaissance des chercheurs, notamment dans le cadre
de l'enseignement du fait religieux de l'Education publique.
La laïcité
et ses intellectuels organiques
Les chantres
de la laïcité ne présentent pas d' opinions, mais des sortes de vérités
révélées par Rousseau, Voltaire ou autres, chantant une sorte d'épopée
laïque commençant avec l'avènement de la République Française, avec l'image
de la République " neutre " qui lutte contre les ténèbres.
Entre
1999 et 2000, l'escalade continue de l'action politique visant à la "
sectarisation " de groupes a subi une halte, sous le coup d'un retournement
des religions reconnues inquiètes de ce zèle, mais aussi de la riposte
des mouvements minoritaires visés par cette sectarisation, notamment à
travers une association comme CAP LC, ces mouvements accédant ainsi parfois
à l'image de groupes minoritaires victimes.
Le voile
musulman, problème de " l'ethnie française "
Explorant le
problème du voile musulman et son traitement par la loi française, l'auteur
examine finement les diverses motivations des jeunes filles qui ont décidé
de porter ce voile, et montre combien le discours officiel, enfermant
les jeunes dans des stéréotypes, est réducteur. On distingue en effet
le voile traditionnel et le voile fondamentaliste, très minoritaires chez
les jeunes, mais aussi le voile d'évitement de la violence, le voile de
démonstration de la foi personnelle, le voile de distinction (mode). La
famille est rarement à l'origine du voile porté par les jeunes filles.
Par enquête,
on constate que, dans nos sociétés, les valeurs de référence sont très
fortement influencées par le milieu social des individus, avec la maxime
: dis-moi quel est ton milieu social et je te dirai quelles sont tes valeurs.
On retrouve alors les trois types de valeurs :
Les valeurs
de bien-être, très présentes au niveau des mouvements religieux, tels
par exemple les bouddhistes et les adeptes du yoga. Idem pour le soufisme,
branche atypique de l'Islam. Par contre, les valeurs de sécurité / matérialistes
et les valeurs traditionnelles se retrouvent dans quelques communautés
indigènes ou immigrées.
En fait,
le " problème " de l'intégration des arabo-musulmans est plus un problème
dans la tête des français de souche, réagissant sur des réflexes hérités
du colonialisme, voir carrément racistes, alors que, d'après les enquêtes
de terrain, 77% des jeunes des cités se considèrent comme intégrés.
Quant
à la perception des musulmans, les défauts sont intrinsèquement attribués
à la religion elle-même, alors que les problèmes liés à des extrémistes
chrétiens sont liés à tel ou tel groupe spécifiques, voire même à des
" sectes ". Dès qu'un sous-groupes tend à être considéré négativement,
on gomme l'étiquette chrétienne, ce sont des " pentecôtistes ", alors
que, inversement en Afrique musulmane, on parle des " chrétiens " pour
les religions locales, et des " catholiques " pour désigner un groupe
spécifique lié à l'Occident.
De même,
on parlera du lobby fondamentaliste (et non du lobby chrétien), mais du
lobby musulman.
L'universalisme
au service de la discrimination
La rhétorique
universaliste (tout comme le langage et les valeurs bourgeoises autrefois)
sert à discriminer les jeunes de milieux musulman, en supposant à priori
qu'ils ne partagent pas les " valeurs universelles ". En fait, le voile
imposé n'a jamais posé de problème en France. Seul le voile adopté volontairement
par des jeunes filles pose problème, parce que supposé remettre en question
la religion laïque.Du fait d'un discours dominant omniprésent, toutes
les minorités, inconsciemment, s'expriment dans le langage dominant pour
être acceptées. Par exemple, en " français universaliste ", on assimile
l'Islam à la Cause de la pauvreté, alors que c'est tout le contraire.
Ceux qui se recentrent sur l'Islam sont ceux qui ont le plus l'idée d'un
ascenseur social (études, etc.) et qui sont les plus intégrés dans la
société française.
A l'inverse,
l'acceptation récente des bouddhistes obéit surtout au fait que ses adeptes
sont des bourgeois nantis " postmodernes " des centres-villes. Il s'agit
plus d'une acceptation sociale que religieuse.
L'attitude
officielle de rejet d'un supposé " Islam des banlieues " ressort plus
de l'obscurantisme de l'univers masculin, blanc, catholique ou athée,
voire colonialistes et/ou raciste, à la culture et au niveau de vie confortable,
suivant une scolastique républicaine fétichiste.
Note
de l'éditeur : ce travail de décryptage de la politique de valorisation
/ dévalorisation des phénomènes religieux en France pourrait tout aussi
bien s'étendre aux domaines de la médecine et de l'Education, où nous
avons la même prétention jacobine à régenter ces activités à travers une
idéologie " neutre et universelle ", qui s'imposerait d'elle-même et exclut
toute autre pensée ou critique (présupposés " non négociables.
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