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Cette année, nous avons fêté les 100 ans de
la loi 1905 de séparation de l'Eglise et de l'Etat, discrètement - une
majorité ne souhaitant pas rouvrir " la boîte de Pandore " -. Sauf que
le couvercle se soulève singulièrement depuis quelques années.
Un compromis après 100 ans de guerre
La guerre des deux Frances, entre 1789 et
1905, a été un tel traumatisme que bien des faits ont été refoulés dans
l'inconscient, et que seuls circulent des clichés fort erronés sur le
fameux sujet de la laïcité. Contrairement à ce qui est représenté habituellement,
il s'agit bien au début du XXè siècle de supprimer l'emprise de l'Etat
sur les Eglises, et non l'inverse.
On oublie en effet que, avant 1905,
la République Française est une curiosité institutionnelle qui a confisqué
les lieux de culte (près de 20 000 édifices !) et tenté de transformer
l'Eglise Catholique française en une sorte de " religion d'Etat " où les
ministres du Culte sont payés par la nation. Les évêques sont nommés par
l'Etat et ne peuvent sortir des frontières qu'avec une autorisation du
gouvernement - une sorte de " pays de l'Est " avant l'heure. En 1904,
le président du Conseil Emile Combes, dans son discours d'Auxerre devenu
célèbre, confirme que l'intention de la Troisième République a été, depuis
1871, de parachever l'œuvre de la Révolution et se vante d'avoir fait
fermer près de 10 000 établissements d'enseignement tenus par des religieux,
en deux ans ; il promet de finir le travail d'ici un an.
" Oui, Messieurs, dans ce beau pays
de France, où la liberté, paraît-il, n'est plus qu'un souvenir de temps
lointains, sous cette République, qui n'a pas d'égale au monde pour l'intolérance,
au dire de la société bien pensante, un siècle seulement après la Révolution
française, qui avait aboli les ordres monastiques, 1371 congrégations
religieuses d'hommes, de femmes, autant ou plus que l'ancien régime n'en
avait connu, s'étaient librement et grassement constituées... A l'heure
actuelle, sur 16 904 établissements d'enseignement congréganiste, 13 904,
près de 14 000, ont été fermés. Nous nous proposons d'utiliser les crédits
inscrits au budget de 1905 pour prononcer 500 fermetures nouvelles sur
3 000 établissements qui restent à supprimer. "
Pour les anti-cléricaux, il s'agit de mener
une guerre totale, préventive, contre les congrégations religieuses et
leurs établissements d'enseignement, avec l'aide de l'armée s'il le faut,
dans une véritable tentative pour instaurer un monopole de l'éducation.
Des militaires seront même exclus de l'armée pour avoir refusé de participer
aux raids visant à vider les couvents de leurs occupants. Près de 30 000
religieux vont s'exiler, refusant de quitter les ordres. Ils contribueront
à donner une mauvaise réputation à la politique française ouvertement
anti-cléricale.
La loi de 1905 qui établit la séparation
des Eglises et de l'Etat marque alors un armistice entre " les deux Frances
", trêve relative certes, mais c'est un texte très en retrait sur un premier
projet très dur pour les Eglises qui s'impose finalement. Que s'est-il
passé ?
Un revirement spectaculaire en 1905
Les motivations de ce revirement sont en fait
assez diverses. D'un côté, avec une diminution de la pratique religieuse
et un ancrage républicain, on est arrivé à un équilibre entre l'élan vers
la liberté de conscience religieuse, et le désir d'émancipation des libres
penseurs. Ce sont curieusement parmi ceux-ci que l'on trouve des personnalités
qui insistent pour que le principe même de la libre pensée soit respecté
dans cette affaire, même à l'égard de l'Eglise Catholique (le fameux "
Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses "). Clémenceau
par exemple prononce en 1903 un discours célèbre contre " l'Etat-Dieu
", " l'Etat Congrégation " qu'il rejette en tant que libre penseur.
" pour éviter la congrégation, nous
faisons de la France une immense congrégation (...). Nous chassons Dieu,
comme disent ces messieurs de la droite, vive l'Etat-Dieu ! " Et il affirmait
: " Parce que je suis l'ennemi du roi, de l'empereur et du pape, je suis
l'ennemi de l'Etat omnipotent, souverain, maître de l'humanité. "
Les motivations politiques et électorales
ne sont pas absentes, et l'on commence à avancer que, à trop crier à "
La République en danger ", on a pris des mesures qui sont de véritables
bombes à retardement et constituent un plus grand danger encore de représailles
populaires.
On cherche donc à résoudre ce casse-tête
selon lequel, en 1904, le " Pays des Droits de l'Homme " est tout sauf
laïc. De façon inattendue, les socialistes Briand et Jaurès, deux artisans
majeurs de la loi définitive, se tournent vers l'Amérique du Nord, et
singulièrement vers ... les Etats-Unis pour s'inspirer de modèles de pays
laïques, faisant remarquer que coexistent de façon légitime plusieurs
modèles de laïcité dans le monde. La " laïcité à la française, modèle
universel ", est donc une invention abstraite tout à fait récente, création
de quelques militants. En fait, on aboutira à un régime semi-laïque, portant
quelques stigmates des excès révolutionnaires, stigmates qui seront gommés
petit à petit par la suite.
Cependant, cette séparation aura une
contrepartie. S'il est bien question d'annuler ce mariage contre nature,
source de " disputes conjugales " et d'une rébellion larvée permanente
de la part de l'Eglise Catholique, si l'Etat doit desserrer son emprise
sur les religions dans leurs activités cultuelles, on donne des gages
à la libre-pensée, cette autre maîtresse exigeante à l'égard de sui l'Etat
doit prendre dorénavant ses distances.
Dans ce contexte " d'apaisement ", la loi
de 1905 présente alors de forts compromis face aux grands principes théoriques
de la laïcité, car on conserve quelques pans de l'ancienne confusion entre
Etat et religion, qui concernent par exemple la propriété des lieux de
culte et la rémunération du clergé par l'Etat.
En Avril, Jaurès affirme : " Je ne
méconnais pas que des millions de citoyens (...) sont attachés à la religion
traditionnelle et au culte traditionnel " et qu'il y aurait " injustice
et violence si nous adoptions une seule disposition qui fit réellement
obstacle à la liberté de conscience et à la liberté de culte ".
Ce qui est clair, c'est que cette loi
se veut équilibrée, donnant des assurances aux deux camps qui revendiquent
la liberté de conscience (religieux et libres penseurs), et vise à arrêter
aussi bien les excès des " laïques intégraux " - comme les appelle Jean
Baubérot -, que les excès d'influence religieuse
.Pour faire bonne mesure, le Bureau
des cultes est transféré du Ministère de la Culture au ministère de l'Intérieur,
ce qui illustre le fait que l'Etat Français considère plus que jamais
le domaine des croyances comme une affaire de police, l'une des " spécificités
françaises ", situation exceptionnelle dans le monde dit libre.
La politique gouvernementale dans le contexte
actuel
Comme le rappelait le ministre de l'Intérieur
dans une circulaire de juillet 2004 concernant le respect de la laïcité,
" le contexte contemporain des croyances et pratiques religieuses est
très différent de celui du début du XXè siècle. " En effet, si la pratique
des religions occidentales traditionnelles et leur influence a fortement
décru, si d'autres religions traditionnelles comme l'Islam, le Bouddhisme
et l'Hindouisme ont fait leur entrée en force par le biais des flux migratoires,
on constate un déplacement important du concept même de croyance et de
pratiques pour englober des activités qui s'éloignent fortement des schémas
traditionnels. Cette circulaire, censée (ré-)éduquer les fonctionnaires,
était annonciatrice d'un retour à la stricte légalité
Ainsi, c'est carrément dans les pratiques
de santé, dans le rapport au monde et à l'univers, dans l'écologie et
de nouveaux modes de consommation, de relations, dans de nouvelles explorations
spirituelles, en groupes structurés ou d'une façon plus diffuse, que nous
assistons à une explosion des croyances produisant une véritable mutation
de notre culture, tout spécialement dans les couches éduquées. On ne peut
faire face à cette vague de remise en question des représentations du
monde par de simples mesures de police et de contrôle préfectoral ! A
trop crier au danger, à trop prendre de mesures répressives, c'est à un
véritable effet boomerang que le pouvoir et les lobbies en place s'exposeraient,
voyant leur discours progressivement discrédité en bloc, à moins qu'ils
ne s'émancipent rapidement de quelques poncifs trop simplistes.
Une description achevée de cette nouvelle
politique générale est contenue dans un discours édifiant émanant du secrétaire
général de la MIVILUDES, M. Gilles BOTTINE, devant l'Ecole Nationale de
la Magistrature (Octobre 2005). Dans ce discours qui rappelle dès son
introduction qu'on ne peut transiger sur le respect du droit et des libertés
constitutionnelles, s'appuyant sur les textes fondamentaux de la République,
quelques vérités incontournables sont énoncées :
- L'emploi du mot " secte " est " indiscutablement
discriminant ".
- Dans un contexte de diversification spirituelle
et philosophique, il est important de distinguer non conformisme et dangerosité.
- L'action des pouvoirs publics doit
concilier deux exigences :
La lutte contre les agissements de
certains groupes
Le respect des libertés publiques et
du principe de laïcité- Depuis 1905, si la République ne reconnaît
aucun culte, elle en garantit le libre exercice.
- " L'appartenance à une minorité de
conviction ne saurait être regardée, d'un point de vue juridique, comme
une dérive sectaire. Cela mérite d'être rappelé. "
Les situations d'entrisme sectaire
rapportées à la MIVILUDES ne sont la plupart du temps que des situations
d'appartenance à une minorité de convictions de personnes dont la pratique
professionnelle se révèle conforme à ce qu'elle devrait être. "
En somme, une conception de la laïcité
qui marque un retour à la légalité, et une fin de partie pour " l’obsession
anti-secte ".
Voir le texte complet à www.coordiap.com/Document/Miviludes_ENM_141005.pdf
Ceux qui contestent le statu quo
En face de ce qui semblait être la politique
gouvernementale, du moins jusqu'en Octobre 2005 (1), nous trouvons deux
positions plus marquées.
Celle des historiens spécialistes de
la laïcité, tels Jean Baubérot, qui œuvre pour en finir avec la " laicité
à la française ", cette sorte de " National-universalisme " comme il le
nomme. Avec deux collègues canadiens et mexicains, il a lancé une grande
Déclaration Internationale sur la Laïcité au XXIè siècle dans laquelle
il fait la promotion d'une certaine idée de la laïcité, critique, émancipée
des particularismes nationaux et de la fameuse prétendue " exception française
".
Cette déclaration préconise en particulier
le respect par l'Etat de la diversité et l'intégration de tous les citoyens
à la sphère publique, affirmant que tous les êtres humains ont droit au
respect de leur liberté de conscience et de sa pratique individuelle et
collective. Ce respect implique la liberté d'adhérer à une religion ou
à des convictions philosophiques (y compris l'athéisme et l'agnosticisme),
la reconnaissance de l'autonomie de la conscience individuelle, de la
liberté des êtres humains des deux sexes et leur libre choix en matière
de religion et de conviction. Il implique également le respect par l'Etat,
dans les limites d'un ordre public démocratique et du respect des droits
fondamentaux, de l'autonomie des religions et des convictions philosophiques.
Cette pétition signée par de nombreux universitaires
fut présentée à l'Assemblée Nationale le 9 décembre 2005, date anniversaire
de la loi 1905.
A l'opposé, nous avons les quelques milliers
de manifestants, 500 francs-maçons en tête, qui défilèrent à Paris le
10 décembre, pour un " retour à la laïcité ", et contre les " lois anti-laïques
" d'une dizaine de ministres récents de droite comme de gauche. Ceux-là
promeuvent une version plus ou moins marxisante de la laïcité qu'ils estiment
indissociable de la lutte des classes, de l'athéisme militant et de la
nation, si possible française, indivisible, une, nationalisante et semi-totalitaire.
Une certaine nationalisation de la pensée et de la science ne serait pas
pour leur déplaire. En langage hybride trotskiste / Franc-maçon, on appelle
ça " la liberté de conscience absolue " (sic !).
Il y a là incohérence totale, puisqu'ils
veulent inféoder l'idée de laïcité à un courant de pensée ultra-minoritaire,
ce qui l’annule de fait.
Et puis, nous avons les anti-sectes
qui évitent religieusement le mot de laïcité, dont la définition remet
en cause intrinsèquement leurs activités.
Des solutions pour sortir de l'impasse
Alors que certains font beaucoup d'efforts,
que ce soit au sein de commissions parlementaires, en allant prêcher la
bonne parole chez les députés Belges, en agitant le chiffon rouge dans
les congrès politiques, en organisant des pogroms médiatiques dans les
rues de Paris, pour essayer de rallumer une guerre inutile, (et désastreuse
sur le plan diplomatique), nous proposons de prendre acte d'un certaine
maturité dans le débat. Ainsi, prenant appui par exemple sur le rapport
de la Commission Stasi de 2003, trop vite résumée à une loi sur le voile,
dans laquelle les grands principes de la laïcité (qui n'est pas que française
! !) ont été rappelés, il semble que " le principe de l'accommodement
raisonnable ", en vogue chez nos amis canadiens soit la solution d'avenir,
en revenant aux principes de 1905 remis à jour.
En France, on aime les monuments. La
loi de 1905 fait partie du patrimoine - bien qu'elle ait été modifiée
9 fois depuis son adoption - , soit ! Mais de nouveaux textes peuvent
être publiés pour mettre en musique et articuler les droits à la liberté
de conscience en tenant compte des évolutions de pratiques contemporaines.
Et pourquoi pas, créons un grand Bureau
des Cultes et des Pratiques, sous le Ministère de la Culture, qui étudiera
avec compétence et dans un esprit pluraliste les questions nouvelles,
dans le respect de la laïcité, prenant appui sur des juristes, chercheurs,
historiens, philosophes, libres penseurs authentiques, pourquoi pas, se
rappelant toujours que les lois sont faites pour le bonheur des citoyens,
et non l'inverse.
Conclusion
La plupart des sociologues et historiens s'accordent
à dire que l'Etat français a voulu incarner à lui tout seul la vérité
médicale - en déléguant celle-ci à une association privée -, il a également
voulu souvent imposer une vérité scientifique officielle - quand les théories
et hypothèses fusent à tous les niveaux, et il a mis en place des mécanismes
de surveillance et de contrôle des croyances, relayé par des associations
zélées.
Le risque pour lui est d'affaiblir
son autorité et " l'ex-culturer " comme disent certains sociologues -
c'est à dire qu'il va se retrouver en dehors de la culture majoritaire
et que son discours sera de plus en plus suspecté s'il ne se dégage de
quelques visions du monde qui n'ont plus le vent en poupe.
Aujourd'hui, nous sommes les témoins
de l'éclosion de milliers de " chapelles ", laboratoires et regroupements
autour de visions du monde en pleine évolution. Celles-ci peuvent tout
à fait s'articuler autour des Droits humains fondamentaux et des valeurs
de responsabilité. Les principes de liberté de conscience et d'absence
de contrainte - dans un sens ou dans l'autre - sont toujours valables,
mais il nécessitent manifestement une véritable révolution culturelle
pour prendre en compte les nouvelles réalités sociologiques et philosophiques.
Un grand chantier nous attend, sachons
faire des propositions constructives, compatibles avec les grands principes
démocratiques.
Christian Decoeur
(1) Date de l'arrivée de Jean Michel Roulet
à la tête de la MIVILUDES, un ancien de l'IHESI (Institut des Hautes Etudes
pour la Sécurité Intérieure), un organisme qui semble avoir hérité de
quelques uns des fantasmes de la CIA des années 70, période noire des
expériences de contrôle mental dans un contexte de guerre froide en Europe
et en Amérique Latine.
Cet organisme fut fortement impliqué en 95
dans la constitution de la Liste Noire et dans toute la stratégie qui
en a découlé. M. Roulet était membre de l'IHESI à ce moment-là. Cette
nomination n'est pas forcément gratuite.
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CAPLC
- CAP pour la Liberté de Conscience - Liberté de Religion
- Liberté de Conviction
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