Résumé
Suite à deux décennies au cours desquelles des individus et des associations
en France se sont investis dans le combat
contre les nouvelles minorités de conviction, qu'elles soient spirituelles,
religieuses, philosophiques ou thérapeutiques, en les qualifiant de
"sectes", le CAP-LC s'est donc interrogé sur les répercussions de ces
fameuses actions anti-sectes. Mises à part les nombreuses atteintes
aux Droits de l'Homme qui leur ont été reprochées, nous souhaitons ici
vous faire partager quelques-unes de nos réflexions concernant les effets
plus subtils et plus profonds que ce genre de "campagne" induit dans
notre société actuelle. Il nous semble qu'elle encourage l'intolérance
ambiante, qu'elle accentue les fractures sociales, qu'elle freine le
dynamisme économique et scientifique (notamment dans le domaine de la
santé) et l'avènement de nouvelles idées susceptibles de résoudre les
problèmes actuels.
Nous attirons particulièrement
votre attention sur les points suivants :
- intolérance
: comment promouvoir la tolérance auprès des citoyens (lutte contre
le racisme, l'antisémitisme, l'homo-phobie, ...) quand l'Etat cautionne
des pratiques intolérantes visant à rejeter les minorités spirituelles
et religieuses ?
- intégrisme
: pourquoi, seules, les minorités spirituelles inoffensives ont-elles
été persécutées et non les mouvements intégristes islamistes qui sont
eux, véritablement dangereux ?
- fracture sociale
et délinquance : pourquoi avoir voulu éliminer certaines minorités
spirituelles et religieuses qui souvent assumaient un rôle d'accueil
et d'intégration sociale notamment auprès des jeunes en difficulté ?
- réduction des
choix thérapeutiques : pourquoi les médecines alternatives, peu
coûteuses, ont-elles été combattues sans merci, au bénéfice exclusif
des traitements médicamenteux lourds (surtout dans le contexte actuel
du déficit de la Sécurité sociale) ?
- marasme économique
: pourquoi de plus en plus de chercheurs, de personnes créatives riches
en idées nouvelles, préfèrent-ils partir à l'étranger plutôt que de
subir intolérance et étroitesse d'esprit ?
- terrorisme international
: comment un dialogue pourrait-il naître entre des fanatiques religieux
et des rationalistes athées ? Les minorités spirituelles, riches d'un
héritage multiculturel, ne pourraient-elles pas justement détenir les
clés d'un véritable dialogue constructif ?
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Depuis
deux décennies que des actions anti-sectes se poursuivent et portent
un regard suspicieux sur tous les individus et groupuscules "hors norme",
quel a été l'impact de cette "chasse aux sorcières" sur notre société
française?
Nous tous, responsables
ou simples citoyens, nous sommes confrontés journellement à de très
nombreux problèmes : intolérances et discriminations, islamisme, fracture
sociale, délinquance, trou de la Sécurité sociale, difficultés économiques,
terrorisme international. Y aurait-il une relation de cause à effet,
même subtile, entre les actions anti-sectes et les problèmes évoqués
ci-dessus ?
Nous suggérons aux
responsables de notre pays quelques pistes de réflexion susceptibles
de les éclairer pour, espérons-le, aborder avec discernement ces problèmes
difficiles et élaborer des solutions.
- En tout premier,
il nous appartient de considérer le problème de l'intolérance : racisme,
antisémitisme, etc. L'Etat a créé des missions interministérielles,
Mils et Miviludes, qui à leur tour subventionnent des associations ouvertement
anti-sectes. Régulièrement, les chaînes de télévision relaient les messages
discriminatoires de ces mêmes associations. Comment s'étonner ensuite
que les manifestations de racisme, d'antisémitisme et d'autres formes
de discrimination soient en hausse dans notre pays ?
Quand,
sous couvert de lutte anti-sectes, tout comportement un tant soit peu
étrange est ridiculisé et condamné, comment dès lors s'étonner que l'étranger,
par sa race ou sa religion, n'ait plus droit de cité ? Roger Ikor, militant
anti-sectes de la première heure et fondateur du CCMM avait écrit à
propos des religions : "Si nous nous écoutions, nous mettrions un terme
à toutes ces billevesées, celles des sectes, mais aussi celles des grandes
religions... Seuls, la taille des grandes religions et le trouble qu'apporteraient
interdiction et persécution expliquent que des gens éclairés les tolèrent."
- Un autre problème
de notre époque est celui de l'intégrisme, et particulièrement du plus
connu, l'intégrisme islamique. Le rapport parlementaire de 1996 cite
172 groupes potentiellement dangereux selon lui, mais parmi eux n'apparaît
aucun groupe islamiste.
Pourquoi s'être acharné
sur des groupes spirituels inoffensifs qui vivaient à la campagne, tranquilles,
en autarcie, et prônant la communion avec tous les êtres humains ? Pourquoi,
dans le même temps, avoir laissé se développer des groupes islamiques
dangereux ?
Force est de constater
que ce rapport parlementaire a eu pour conséquence de ligoter tous les
groupes spirituels, y compris les plus inoffensifs et les plus utiles,
et les a empêchés de se faire connaître et de se développer. Le besoin
spirituel est un besoin vital pour l'homme, et quand les jeunes des
banlieues ont ressenti en eux le réveil de cette aspiration-là, restait
disponible pour eux l'islam, et souvent l'islam le plus radical.
En faisant la chasse
à toutes les minorités de conviction, groupes spirituels ou religieux,
les actions anti-sectes ont laissé le champ libre à tous les intégrismes,
islamiques et autres.
- Il nous appartient
maintenant de parler d'un autre fléau de notre société, à savoir l'intégration
sociale ou plutôt le manque d'intégration.
Citons l'exemple récent
d'un groupe de bénévoles à Lille qui distribuait des repas aux démunis.
Parce que l'un de ses membres avait des liens avec l'hindouisme, ce
groupe a été taxé de secte et a dû arrêter ses activités. Et les pauvres
démunis qui auparavant bénéficiaient de ces repas gratuits ? Citons
les psychothérapeutes dont le métier est de soulager la souffrance psychique.
Pourquoi donc les accuser aujourd'hui de charlatanisme et de sectarisme
?
Une des constantes
des minorités de conviction, qu'elles soient spirituelles, religieuses
ou thérapeutiques, est de promouvoir un esprit d'entraide entre ses
membres d'une part, et l'extérieur d'autre part.
Laminés par la chasse
aux sorcières, ces groupes n'ont donc pas pu remplir ce rôle d'entraide.
Les actions anti-sectes les ont accusés faussement de séquestrer et
d'abuser les plus faibles, de s'en prendre à leur argent. Ils ont totalement
occulté que ces minorités de conviction accueillent sans distinction
des personnes de toute origine ethnique ou religieuse, de tout statut
social, et que, de ce fait, ils sont un facteur d'intégration sociale.
La vitalité d'une
société se mesure à son degré de créativité et les minorités de conviction
sont riches en individus créatifs culturels. En les diabolisant, les
campagnes anti-sectes n'ont-elles pas mis un frein à l'évolution de
notre pays ?
Il est permis de s'interroger
sur les motivations profondes de ces campagnes incessantes. Est-ce pour
protéger la santé mentale de la population, comme c'est leur credo officiel
? Ou est-ce pour distiller une peur diffuse dans on ne sait quel but
?
- et que dire de la
délinquance ? Celle-ci est la conséquence
directe de la pauvreté, de la désintégration sociale et du manque de
repères éthiques : nous avons vu que l'activité anti-sectes a eu pour
conséquence de ralentir, voire de bloquer l'intégration sociale. Rejetés
par la société, leur vie privée de sens, que restait-il aux jeunes des
banlieues hormis la délinquance ?
- le secteur de la
santé mérite une attention toute particulière, sans oublier bien sûr
son corollaire, le déficit de la Sécurité sociale. Récemment, de grands
groupes pharmaceutiques ont refusé de permettre aux pays pauvres de
s'approvisionner en médicaments bon marché pour soigner leurs populations
atteintes du sida. Ce refus a jeté la suspicion sur les motivations
profondes de ces groupes. Soulager les souffrances des populations,
ou bien ...?
Les minorités de conviction prônent toutes des habitudes de vie plus
saines, et certaines proposent des méthodes de soins alternatives, toutes
solutions à même de réduire le déficit de la Sécurité sociale. Des recherches
intéressantes ont été effectuées mais n'ont pas été poursuivies malgré
des perspectives prometteuses. Pourquoi ?
Les médecins et thérapeutes
qui ont le courage d'explorer des nouvelles voies thérapeutiques doivent
faire face à d'innombrables tracasseries. Y aurait-il en France des
Ayatollahs de la médecine qui interdiraient toute vérité autre que la
leur ?
Pourquoi ces nouvelles attaques contre
l'homéopathie, médecine peu chère et qui a la faveur des français ?
Pourquoi réduire les choix thérapeutiques
et favoriser exclusivement les solutions médicamenteuses chères ?
Tant que cet activisme envers des nouvelles
méthodes de soin va perdurer, comment le déficit abyssal de la Sécurité
sociale pourra-t-il être résorbé ?
- la conjoncture économique
est actuellement difficile, y aurait-il un lien avec la peur sournoise
distillée par les campagnes anti-sectes ?
Le siècle passé a
vu la croissance quantitative de la consommation. Aujourd'hui, notre
économie cherche de nouveaux débouchés mais il est clair que les ressources
de notre planète ne sont pas inépuisables d'une part et, d'autre part,
que le consommateur que nous sommes, ne peut pas augmenter indéfiniment
la quantité de biens consommés. C'est donc nécessairement vers une augmentation
de la qualité, et principalement de la qualité de vie, que doit se réorienter
notre économie. Cet accroissement de la qualité est nécessaire pour
deux raisons : d'abord, compenser la consommation quantitative forcément
limitée et ensuite, lutter contre la concurrence des pays émergents
capables de produire à bas coût.
Or, c'est très exactement le message de
nombreuses minorités de conviction qui proposent des nouveaux modes
de vie. Il n'est que de voir le développement des salons bio, zen, marjolaine
et autres, pour constater combien cette démarche répond à un véritable
besoin de société.
Le secteur du développement personnel et
du bien-être est un secteur économique émergent qu'il convient de protéger.
M. Jean-Louis Borloo, ministre de la cohésion
sociale, arrive à une conclusion similaire quand il affirme que le secteur
de "l'aide à la personne" représente un gisement d'emplois de l'ordre
de 3,5 millions de personnes. Aujourd'hui, les entreprises industrielles
sont demandeuses de formation en développement personnel, ceci pour
accroître les prestations des employés. Alors, pourquoi les formateurs
en développement personnel sont-ils accusés de sectarisme ?
Pourquoi même les enseignants de yoga sont-ils
ennuyés et suspectés ? Les créatifs culturels, porteurs d'idées novatrices
pour notre société et notre économie, existent.
Mais l'Etat, en subventionnant des campagnes anti-sectes, ne subventionnerait-il
pas de fait le marasme économique ?
- La France, pays
des Droits de l'Homme.
Mais voilà, cette
même France a été condamnée soixante seize fois en 2003 pour atteinte
aux Droits de l'Homme, deuxième rang en Europe après la Turquie.
M. Nicolas Sarkozy, ministre du budget, s'est fait fortement critiquer
par M. JP. Brard pour avoir rencontré M. Tom Cruise, star du cinéma
et figure de la Scientologie aux Etats-Unis.
Madonna est une autre artiste américaine très connue. Suite à son passage
en France et parce qu'elle suit les enseignements de la cabbale, le
centre parisien La Kabbalah a fait l'objet d'une émission critique de
la part de France2. Est-ce là le meilleur moyen pour réchauffer les
relations franco-américaines ? Est-ce la dernière trouvaille pour lutter
contre l'antisémitisme ?
Ou bien est-ce en
ridiculisant ainsi la France que d'aucuns voudraient favoriser la candidature
de Paris comme ville organisatrice des JO de 2012 ?
- Il reste à terminer
ce panorama par le problème le plus important et le plus insoluble a
priori, celui du terrorisme international.
Tout d'abord, il faut
constater que l'une des raisons affichées du terrorisme international
est son rejet de certains fonctionnements dévoyés de notre société occidentale,
de ses excès matérialistes.
Ensuite, il nous faut clairement affirmer
que ce terrorisme ne peut pas être jugulé à coups de bombes, parce que
chaque bombe crée d'avantage de terroristes qu'elle n'en tue. Il faudra
bien, à un moment ou à un autre, engager la bataille des mots et des
idées.
Mais qui pourrait dialoguer efficacement
avec des poseurs de bombes et des kamikazes ?
Des rationalistes athées ? Poser la question,
c'est y répondre.
Ces "sectes", ridiculisées, discréditées
et persécutées, ne pourraient-elles pas représenter la porte de sortie
de cette crise majeure ?
N'ont-elles pas, avec les kamikazes potentiels,
des langages et des aspirations similaires ?
Les minorités spirituelles, riches d'un
héritage multiculturel, ne pourraient-elles pas justement détenir les
clés d'un véritable dialogue constructif ?
Les chercheurs en psychologie n'ont-ils
pas développé de nouvelles approches de la psyché et de nouvelles techniques
de résolution des conflits ?