Le livre de Bruno
Etienne, " La
France face aux sectes ", se
présente comme une étude de terrain sans complaisance, effectuée par
plusieurs universitaires français de l'Observatoire du Religieux sur
plusieurs dizaines de mouvements spirituels ou thérapeutiques étiquetés
comme "sectes", gros ou "petits".
Il apporte un nouveau regard critique salutaire sur la façon spécifique
dont l'État et la société française traitent leurs minorités religieuses
ou thérapeutiques. On ne peut en effet traiter ce sujet sans parler
des médias et de l'État, omniprésents dans le débat.
Les spécificités françaises, héritées de
l'histoire, sont retracées. Après le quasi-monopole sur les consciences
dont a joui l'Église catholique pendant près d'un millénaire, l'État
a repris inconsciemment ce rôle, laissant d'ailleurs une partie du territoire
à l'Église en compensation. À preuve, l'État laïque a repris à son compte
l'expression "sectes", naguère utilisée par les Églises pour stigmatiser
les dissidences hérétiques ! On peut appeler " monisme " cette volonté
de n'autoriser qu'une seule réalité de l'Être, de Dieu, de la Communauté,
de la Nation, etc., que cette réalité soit religieuse ou laïque.
Ainsi, arc-bouté sur un passé mythifié, l'État français poursuit au
fil des " alternances " cette volonté de mettre sous tutelle ses citoyens
adultes dans de nombreux domaines : éducation, santé, associations,
croyances et pratiques. Bien sûr, il s'agit officiellement de " protéger
" ses sujets, avec un décalage qui va croissant par rapport à la réalité.
Les nouveaux mouvements religieux, mais aussi les alternatives thérapeutiques
ou éducatives sont alors conçus comme une concurrence déloyale face
à son monopole autoproclamé. Dans une rhétorique curieuse, l'État présente
de surcroît ses concurrents potentiels comme des " dérives totalitaires
" !
Une fois le décor planté, le livre introduit le concept essentiel d'étude
comparative - et règle au passage ses comptes avec les médias, simples
" fabricants d'audimat ". Suit une analyse de la réalité de certains
groupes minoritaires français, et une comparaison de ces réalités avec
les institutions et groupements religieux, politiques ou sociaux plus
traditionnels. L'ouvrage contient de nombreux témoignages de membres
de nouveaux mouvements religieux, petits ou grands. On note au passage
que les membres des groupes " anti-sectes " ont toujours refusé de collaborer
à cette étude, ce qui semble être une constante.
Une remise en cause des clichés
L'auteur énonce un certain nombre d'observations neuves dans ce
domaine. Ainsi, on constate l'évolution profonde des croyances de la
société française, avec lesquelles les nouvelles pratiques semblent
être plus en phase. De même, on réalise que si l'on prend en compte
tous les critères " officiels " de dangerosité des sectes, alors l'armée
et l'hôpital psychiatrique remplissent toutes les conditions, en tête
du palmarès.
Feu Mgr Vernette, spécialiste de l'Église catholique sur le sujet, affirmait
que nombre de ces fameux critères s'appliquaient d'ailleurs à la plupart
des religions traditionnelles. On apprend également que les cotisations
des membres de la Soka Gakaï sont inférieures à celles de la plupart
des Loges maçonniques. De fait, l'auteur classe ces dernières comme
des sectes dérivées des Églises chrétiennes, au sens propre.
L'étude propose ensuite un essai de typologie de ce que recouvre la
réalité des " sectes ", concept que les auteurs acceptent d'utiliser,
mais d'une manière objective et sans connotation péjorative. Cette objectivation
doit selon eux permettre de désamorcer " un système audimatiste qui
hystérise tout ".
Face aux quelques 25 critères de définition / repérage / dangerosité
utilisés par les parlementaires, les Renseignements Généraux et quelques
sites Internet, le collectif suggère une grille d'analyse en une quinzaine
de points recouvrant le type de croyances, le nombre d'adeptes, le type
de structure, l'aspect financier et le rapport au politique avoué ou
inavoué.
Notons que la relation maître / disciple, omniprésente dans la philosophie
grecque tout comme dans les religions orientales et occidentales, est
réhabilitée au passage. Cependant, cette partie de l'ouvrage nous semble
la moins convaincante, car elle fait réapparaître au détour d'une pensée
un peu sinueuse quelques clichés empruntés à certains militants anti-cultistes
français.
Les accrocs à la laïcité en France
On s'en remet cependant avec le dernier chapitre, qui analyse les fondements
objectifs de la laïcité en France (lois, responsabilité du gouvernement,
constitution) et qui explique combien les derniers gouvernements se
sont mis en porte-à-faux par rapport aux principes de ces textes qui
devraient les régir. De façon assez facétieuse, l'ouvrage nous livre
en pâture dans l'annexe la fameuse loi About-Picard du 12 juin 2001
in extenso, pour nous démontrer que, bien que signée par Jacques Chirac
et Lionel Jospin, elle est aux trois quarts incompréhensible. Pari réussi
! Un pavé donc dans la mare de la " bien-pensance ", et si les sympathies
et antipathies des auteurs transparaissent en plusieurs endroits, c'est
sans doute pour mieux nous prouver qu'il est encore bien difficile d'être
objectif sur le sujet dans la France d'aujourd'hui !