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CAP
LC 2008
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Extraits
de technikart n°57 - Joseph Veillard
Enquêtes
sur des pratiques très sectaires
*** En se dotant d'une loi antisectes fourre-tout, la France se fait applaudir par la Chine mais plonge certains de ses concitoyens dans une drôle de constatation : la république est-elle si jalouse qu'elle ne laisse place à aucune croyance ?
" Enquête et mise au point sur une secte. "
C'est par ces mots que s'ouvre la lettre anonyme envoyée en 1996 au
juge chargé de l'affaire Beljanski. Cette accusation, qui fait du chercheur
un gourou proche des milieux apocalyptiques, est grotesque (voir Technikart
n°54) mais elle va permettre le déploiement de moyens considérables
pour mettre fin à la carrière de l'inventeur de médicaments
révolutionnaires. " Gourou " : c'est également ce
qu'on dit du docteur Yves julien, responsable d'un centre pour psychotiques
et toxicomanes.
Harcelé par l'administration, il met fin à ses jours le 6 mars
2000. " Pratiques sectaires dangereuses " ? C'est ce qui vaut aux
écoles Steiner, pourtant sous contrat avec l'éducation nationale,
une mise à l'index et une menace de fermeture administrative.
La France a désormais pris la tête d'un combat qu'elle imagine
exemplaire. " Nous avons voulu être le premier pays du monde à
pouvoir dissoudre des groupements à caractère sectaire ",
déclarait récemment la député Catherine Picard,
coauteur avec Nicolas About de la nouvelle loi antisectes votée par
le Parlement en mai 2001.
La France est le seul pays à s'être muni d'une loi dirigée
contre les sectes.
Résultat : les organismes de sauvegarde des droits de l'homme s'avouent
scandalisés et la Chine, experte en libertés de tous genres,
applaudit.
Car s'abritant derrière un combat a priori légitime, l'état
français a mis au point une véritable machine à broyer
toute pratique alternative. Et exprime une véritable, " hystérie
française " : c'est par ces mots que Jean-Luc Mouton, pasteur
et directeur de la très sérieuse revue Réforme, qualifie
les agissements de l'état face à ce qui n'est souvent que le
désir d'une spiritualité différente: plus adaptée
que les religions traditionnelles aux murs individualistes et impératifs
de performances contemporains.
La menace est tangible : désormais, la moindre pratique spirituelle,
éducative ou médicale alternative est jugée suspecte.
Et susceptible de sanctions pénales.
172 MOUVEMENTS SUSPECTS
La guerre française contre les sectes commence en 1982, lorsque le
Premier ministre Pierre Mauroy confie à Alain Vivien, spécialiste
des affaires africaines, la mission d'étudier " les problèmes
posés par le développement des sectes religieuses et pseudo-religieuses
". Mais c'est en 1995 que l'histoire prend son envol. Le 29 juin, l'Assemblée
nationale adopte la proposition du député Jacques Guyard de
créer une commission d'enquête " chargée d'étudier
le phénomène des sectes ".
Coïncidence: un rapport parlementaire parait six mois plus tard, quelques
jours seulement après le drame de la secte de l'Ordre du Temple Solaire
où seize personnes sont retrouvées carbonisées dans une
forêt du Vercors. Ce rapport dresse une liste de 172 mouvements, sélectionnés
suivant dix critères plutôt généreux.
On y trouve pêle-mêle des organisations internationales bien connues
comme la Scientologie ou l'église de l'Unification du révérend
Moon, des communautés groupusculaires comme le Club des Surhommes ou
le Village du Verseau ou encore l'Office culturel de Cluny, reconnu depuis
longtemps par l'église catholique.
Curieusement, ne sont retenus ni l'Ordre du Temple Solaire, pourtant dans
tous les esprits, ni des groupes islamistes qui viennent de frapper la France
par une vague d'attentats sanglants. La trouille, sûrement. L'Opus Dei
et la franc-maçonnerie sont également épargnés.
Ce sont des sectes officielles.
"DOUCEUR TOTALITAIRE"
Qui a élaboré cette liste des 172 ? Bien que la commission ait
entendu vingt personnes anonymes prétendues expertes, les groupes incriminés
ont essentiellement été listés par les Renseignements
Généraux. " Après le carnage de l'Ordre du Temple
Solaire, le sujet des sectes a tenu en haleine les médias. Les RG,
sur la question, n'avaient pas grand chose. En catastrophe, il a fallu fabriquer
un rapport", confie Patrick Rougelet, ancien commissaire des RG, dans
la Machine à scandale.
Les spécialistes des nouvelles spiritualités, notamment les
sociologues, n'ont pas été consultés. Dans un ouvrage
collectif, Pour en finir avec les sectes, une dizaine d'universitaires critiquent
un rapport dénué d'objectivité, livrant au lynchage médiatique
de nombreuses organisations pourtant inoffensives. " Les limites du travail
sont révélatrices de la distance critique que la société
française d'aujourd'hui accepte d'avoir à l'égard d'elle-même
", écrit, Jean Baubérot, titulaire de la chaire histoire
et sociologie de la laïcité à l'école pratique des
hautes études.
" On est entré dans une sociorigidité, souvent déguisée
en douceur totalitaire cool ", ajoutait-il récemment dans le magazine
Nouvelles Clés.
"NOUS AVONS VOULU ÊTRE LE PREMIER PAYS DU MONDE
A POUVOIR DISSOUDRE DES GROUPEMENTS ? CARACTÈRE SECTAIRE" (CATHERINE
PICARD).
"SI NOUS NOUS ÉCOUTIONS NOUS METTRIONS UN TERME
A TOUTES CES BILLEVESÉES, CELLES DES SECTES MAIS AUSSI CELLES DES GRANDES
RELIGIONS" (ROGER IGKOR).
Loin de nier les abus possibles, voire des drames réels, les sociologues
aiment que criminaliser ce qu'ils appellent les " nouveaux mouvements
religieux " ne peut qu'en favoriser la dangerosité. Ils contredisent,
entre autres, le caractère " irréversible " de l'entrée
dans la secte par des études mettant en évidence un turn over
important au sein des différents mouvements i1 y a de 50 à 100%
de défections par an -, la grande majorité des ex adeptes déclarant
tirer un bilan plutôt positif de leur expérience sectaire.
Pourquoi alors, ne mettre en avant que des victimes, plutôt rares et
surexploitée dont le parcours personnel en dehors de la secte explique
bien souvent la détresse vécue ? Dans ce livre, les universitaires
n'expriment qu'un seul motif de satisfaction : en raison de la neutralité
de l'état envers cultes et l'impossibilité de définir
ce qu'est une secte, une loi antisectes a été jugée inopportune.
Cinq ans plus tard, ils devront déchanter.
ERREURS GRAVISSIMES
En 1999 paraît un nouveau rapport parlementaire intitulé les
Sectes et l'Argent. Il dresse un état des lieux du patrimoine des sectes
avec une volonté ardente de gonfler les ressources dont disposent les
groupes. Des adeptes dirigeants d'entreprises privées voient leur société
qualifier de filiales des sectes auxquelles ils appartiennent. Un entrepreneur
catholique versant régulièrement de l'argent à sa paroisse
est-il pour autant une filiale du Vatican?
Des erreurs encore plus graves sont commises : Christian Cotten, formateur
et candidat aux élections européennes, se retrouve ainsi à
la tête d'une entreprise scientologue. Immédiatement, une grande
partie de sa clientèle disparaît. Cotten n'avait jamais eu de
contact avec la secte fondée par Hubbard. Mais le mal est fait : pour
ce rapport comme pour le précédent aucun recours n'est possible.
Des milliers de personnes sont foudroyées l'opprobre et se retrouvent
sans défense possible.
Exemple 1 : à la suite de sa guérison d'un cancer par des techniques
alternatives il y a une quinzaine d'années, Claude crée un centre
de remise en forme, Vital Harmonie. Bien que relaxée après un
passage en correctionnelle pour exercice illégal de la médecine,
elle est listée sur le rapport parlementaire, dans la catégorie
des sectes de 50 à 500 adeptes.
N'obtenant pas de réponse aux courriers qu'elle envoie aux autorités,
elle entame une grève de la faim devant l'élysée et se
retrouve directement au quai des Orfèvres. Aujourd'hui, ses clients
sont insultés par le voisinage. Quand ils n'annulent pas leur réservation
! Interdite des salons de médecines douces, elle a déposé
un recours devant la Cour européenne.
Exemple 2 : Oriane fait partie de l'association énergie et Création.
Listée dans le rapport de 1996, elle tente de comprendre et prend contact
avec Alain Gest, président de la commission parlementaire. La réponse
est sans appel : " Comme vous le savez, l'existence de la commission
d'enquête parlementaire sur les sectes ayant cessé du fait même
de la publication de son rapport, il n'entre désormais dans la compétence
d'aucune autorité parlementaire d'apporter au contenu de ce rapport
quelque modification que ce soit. "
Suite aux interdictions de salle et aux nombreux articles de presse, l'association
perd quasiment tous ses membres et Oriane, énergéticienne, voit
la moitié de sa clientèle disparaître.
ELIMINATION PURE ET SIMPLE
En mars 2000, un coup est quand même porté au travail parlementaire.
La dix-septième chambre correctionnelle du tribunal de Paris condamne
Jacques Guyard, rapporteur de la commission, à 20 000 FF d'amende et
90 000 FF de dommages et intérêts pour avoir qualifié
le mouvement antroposophe - dont sont issues les écoles Steiner - de
secte lors du journal télévisé de France 2. La cour d'appel
sera plus indulgente pour le député : elle reconnaît la
nature diffamatoire de la déclaration de Guyard mais lui accorde le
bénéfice de la bonne foi. L'immunité est totale.
Mais pour les tenants d'une lutte efficace, cette liberté de diffamer
ne suffit pas. Il faut pouvoir éliminer purement et simplement tout
mouvement jugé sectaire. C'est au Centre Contre les Manipulations Mentales
(CCMM) que la stratégie antisectes s'élabore depuis une vingtaine
d'années. La philosophie du CCMM est un rationalisme antireligieux
pur et dur : " Si nous nous écoutions, nous mettrions un terme
à toutes ces billevesées, celles des sectes mais aussi celles
des grandes religions ", avoue Roger Ikor, le fondateur du centre.
Alain Vivien, président de la Mission Interministérielle de
Lutte contre les Sectes (MILS) est issue du CCMM dont il fut le président.
Cette année, il se réjouit dans Charlie hebdo d'une loi qui
permettra " de mieux lutter " contre les gourous et leurs sbires.
Car le 22 juin 2000, dix-huit députés - les autres sont déjà
à la plage - adoptent la proposition de loi de Catherine Picard visant
à l'introduction d'un délit de " manipulation mentale ".
Le seul précédent de ce type est la loi fasciste italienne de
1930, créant le délit de " plagio " à l'intention
des militants communistes. Les Français, eux, se réjouissent
déjà d'inspirer d'autres amoureux des droits de l'homme. Le
premier disciple de la France est en effet la République populaire
de Chine qui, en 1999, a frappé d'interdiction le Fa Lun Gong, un mouvement
qui rassemble une centaine de millions de Chinois, et qui pratique méditation
et exercices respiratoires.
Selon Amnesty Internationale, la répression féroce des hérétiques
a produit des dizaines de milliers de détentions arbitraires, tortures
et internements psychiatriques. Soutenant sans réserve cette politique,
malgré de nombreux témoignages confirmant le caractère
inoffensif du Fa Lun Gong, le CCMM était invité en novembre
2000 à Pékin pour un " symposium international sur les
sectes destructives ". Alain Vivien en est.
Le compte rendu du voyage parait dans Regard, le bulletin du centre : "
La France est souvent citée en exemple en raison de l'ampleur et de
la cohérence des mesures prises pour répondre à la menace
sectaire. Les représentants français ont reçu un accueil
chaleureux et ont fait l'objet d'une écoute particulièrement
attentive. "
LA FRANCE DANS LE COLLIMATEUR
Pourtant, la politique française en matière de sectes n'a pas
que des admirateurs. " Nous craignons que la législation que vous
proposez puisse difficilement être jugée compatible avec la notion
de pluralisme religieux dans une société démocratique.
Dans le cas où les membres de ce que vous qualifiez de " secte
" commettent un crime, le droit pénal français existe pour
punir les auteurs. Pour cette raison, notre organisation condamne le projet
de loi que la MILS, que vous présidez, a contribué à
développer. " L'auteur de cette missive adressée à
Alain Vivien au printemps 2000?
Le directeur de la très officielle Fédération Internationale
d'Helsinki pour les Droits de l'Homme. La réponse du chasseur de sectes
est édifiante : il se contente de déplorer, dans le Figaro,
l'infiltration de l'organisation par des " sectes transnationales ".
Un second courrier arrive donc au responsable de la MILS : " Je suis
embarrassé par le recours que vous faites à des méthodes
de dénonciation et d d'insinuation qui nous rappellent celles dont
nous faisons l'objet de la part de régimes totalitaires et rétrogrades.
"
Les représentants des églises françaises s'inquiètent
aussi de l'instauration du délit de manipulation mentale. Le pape rappelle
à la France que la " liberté religieuse concerne toutes
les religions, y compris celle qui sont minoritaires ". Jean Vernette,
délégué de l'épiscopat français, se demande
" ce qui va faire la différence entre direction spirituelle et
manipulation mentale " et critique une " loi de circonstance ".
Les mots " manipulation mentale " sont supprimés de la proposition
de loi mais la définition et le délit son conservés contre
qui va " créer, maintenir ou exploiter la sujétion psychologique
" des adeptes.
La loi, finalement adoptée en mai 2001, va surtout permettre de dissoudre
un mouvement dont deux des responsables ont fait l'objet d'une condamnation
pénale. Heureusement pour nos chers élus, les partis politiques
ne sont pas concernés. Combien résisteraient à une loi
de ce type ?
CHASSE AUX SORCIERES
La France a donc décidé de mener une guerre sans pitié
de normalisation de pensée. Pourquoi? Après tout, les membres
de sectes n'atteignent pas 1% de la population et les délits ayant
fait l'objet d'une condamnation sont extrêmement rares. Est-ce parce
qu'un lobby assez puissant s'inquiète d'une aspiration à une
spiritualité inédite accompagnée d'un désir de
médecines nouvelles, refusant le recours aux produits toxiques issu
des laboratoires pharmaceutiques?
En tout cas, Janine Tavernier, présidente de l'UNADFI (l'Union Nationale
des Associations de Défense de la Fa mille et de l'Individu, une aide
aux victimes des sectes), vient de jeter l'éponge : Elle estime que
la chasse aux sorcières a dépassé les bornes. "
Enquête et mise au point sur une secte " : c'est par ces termes
qu'un anonyme demandait l'exécution de Beljanski. Et c'est ce qu'il
s'agit de faire à l'encontre d'une secte pourtant peu condamnée
: celle des antisectes. Et si c'était elle la plus dangereuse ?
" Technikart " bientôt classé secte dangereuse ?
ANTISOCIAL, TU PERDS TON SANG-FROID
Pour élaborer sa liste, la commission parlementaire a utilisé
"l'analyse"
des Renseignements Généraux. Dix critères présumant
de la dangerosité des sectes sont choisis et permettent de recenser
les 172 associations présentant l'une au moins des caractéristiques
suivantes:
1 / la déstabilisation mentale,
2 / le caractère exorbitant des exigences financières,
3 / la rupture induite avec l'environnement d'origine,
4 / les atteintes à l'intégrité physique,
5 / l'embrigadement des enfants,
6 / le discours plus ou moins antisocial,
7 / les troubles à l'ordre public,
8 / l'importance des démêlés judiciaires,
9 / l'éventuel détournement des circuits économiques
traditionnels,
10 / les tentatives d'infiltration des pouvoirs publics.
Combien d'organisations pourraient se trouver épinglées avec
une telle liste ? Faut-il classer secte le Gymnase Club pour la déstabilisation
mentale et les atteintes à l'intégrité physique de ses
membres ? Que penser des camps de scouts dont certains responsables sont des
habitués des prétoires ? Et votre magazine préféré
? La rédaction revendique trois des dix critères. Largement
assez pour faire de "Technikart" une secte subversive.