La Laïcité,
posture ou imposture ?
Par Christian
Decoeur
Amplifiant
les analyses d'un Jean Baubérot, grand spécialiste français, qui démontre
notamment sur son blog les écarts entre le discours officiel, producteur
d'imaginaire, et les pratiques de la laïcité, le dernier livre de Raphael
Lioger, " Une laïcité légitime " (chez Entre Lacs), a l'intérêt d'aborder
le sujet sous l'angle de la sociologie politique, démontant les rapports
entre intérêts, discours et pratiques politiques.
La thèse, étayée
par un certain nombre d'enquêtes de terrain, est assez iconoclaste :
Cette laïcité
à la française - terme introuvable dans une autre langue - ne promeut
pas du tout la séparation de l'Etat et des religions comme elle le prétend
: elle est tout au contraire une sorte de toile de fond servant de justification
à des interventions permanentes dans le domaine religieux, au niveau
des lois et des institutions. Ce qui fait de la France l'un des pays
les plus interventionnistes en termes de contrôle et de réglementation
des religions, loin devant les pays dits " non laïques ".
Dans une optique
de séparation des domaines, on se dit alors s'agit avant tout de " repousser
les religions dans la sphère privée " ? Pas du tout ! Selon l'auteur,
on peut définir " la laïcité à la française " comme un système d'intervention
officiel visant à favoriser ou dévaloriser les diverses croyances et
pratiques, en fonction d'une distinction entre " bonnes " et " mauvaises
" religions.
La preuve ?
La France est l'un des pays les plus condamnés par la Cour Européenne
de justice, le plus souvent pour avoir favorisé telle ou telle confession,
y compris au détriment de mouvements athées ! Nous l'avons compris,
nous mettons les pieds dans l'une de ces schizophrénies bien française
(droits de l'homme, démocratie, laïcité, éducation) qui dispense un
discours idéal d'un côté, donnant des leçons à la terre entière, mais
semble bien incapable de l'appliquer, aveugle aux incohérences entre
la pratique et la théorie - une spécificité française bien ancrée dans
notre éducation universaliste semble-t-il.
Les mécanismes
? Cette politique nationale passe tout d'abord par le Ministère de l'intérieur
- qui fait donc voisiner les religions et la police, le Ministère des
Affaires Etrangères et son très officiel CAR (Conseiller aux affaires
religieuses), mais aussi les ministères de la santé, de l'Education,
des Affaires sociales, les préfets, les Conseils généraux et les maires
; une profusion de textes, décrets et arrêtés définit et réglemente
les pratiques religieuses, favorisant ou interdisant diverses pratiques.
Ainsi, la fiscalité,
exemptant les uns, taxant lourdement les autres (jusqu'à 60% des rentrées
!) évoque irrésistiblement l'Ancien Régime. Nous avons également ce
système absurde de gestion des édifices cultuels par l'Etat, aux antipodes
d'une " séparation ", et des évêques en Alsace au statut de hauts fonctionnaires
!
L'auteur démontre
également combien la gestion de l'Islam en particulier se résume à un
refus d'intégration de la part des français de souche, qui, niant les
réalités sociologiques, expriment là un certain nombre de clichés et
une supériorité remontant aux colonies. En effet, par enquête, la très
grande majorité des jeunes d'ascendance étrangère s'estiment intégrés,
mais constate un rejet de la part des " blancs ", le problème se situant
chez ceux-ci, avec des relents racistes inavoués - souvent maquillés
de grands sentiments " républicains ". De même, l'Islam est le plus
souvent associé à la pauvreté, alors qu'il est objectivement en France
un facteur d'ascension sociale. Idem pour le voile des jeunes filles,
qui choque lorsqu'il est volontaire, alors que le voile " traditionnel
" ne remet pas en cause - voire confirme - la supériorité des blancs
chrétiens. Or, il est évident que l'Islam subit les mêmes évolutions
que les autres religions en fonction du milieu social.
Le problème
de l'Islam et de la sectarisation de divers mouvements et pratiques
semble donc lié à un réflexe sécuritaire, et il s'alimente de clichés
médiatiques qui, à force de répétition, se veulent des " évidences ".
Pour prolonger
la réflexion de cette étude qui déconstruit le mythe de la laïcité,
on pourrait ajouter que, tout d'abord incrédule, le milieu de la santé
alternative a subi les assauts des mêmes acteurs et des mêmes mécanismes
de rejet sécuritaire, a tel point que beaucoup pensent aujourd'hui que
la disparition du pluralisme médical était bien la cible initiale des
campagnes dites " anti-sectes ". L'expression " Médecine d'école ",
seule pratique autorisée en France, est en elle-même tout un programme
! Clamant souvent par là leur ignorance, les instances qui surveillent
les praticiens de la santé ne reconnaissent en effet que les disciplines
enseignées dans les universités publiques, c'est à dire celles qu'elles
ont appris, supposées représenter " la " médecine.
On pourrait
s'étendre sur l'Education des enfants, chasse gardée de l'Etat - au
nom de valeurs universelles qu'il détient - qui contrôle et surveille
toute concurrence, y compris dans les écoles de médecine !
La MIVILUDES,
organisme de surveillance de l'Etat, symbolise et concrétise tous ces
défauts français, ne serait-ce que dans la composition ultra partisane
de son Conseil d'Orientation qui allie associations anti-sectes, Ordre
de médecins, militants politiques sans oublier l'armée, qui a " libéré
" tant de peuples lors de la colonisation et continue de conseiller
sur " l'ennemi intérieur ".
Quand on voit
une représentante de la MIVILUDES aller vanter son bilan et promouvoir
une vision discriminatoire de la société jusqu'en Slovaquie, ou demander
officiellement à une mairie de supprimer des salles de réunions à une
association de santé, on mesure l'isolement idéologique dans lequel
s'enfonce notre pays, avec cette obsession à régenter les consciences.
Seule une application
effective des articles 9 et 10 de la Convention Européenne des Droits
de l'Homme en France, pourra résoudre ou dissoudre ces scories jacobines
/ Napoléoniennes et remettre la France au diapason des autres démocraties.
La laïcité,
une posture ou imposture ? Un peu des deux sans doute. Souhaitons que
le travail salutaire des chercheurs, hors du sérail du pouvoir, ouvre
les yeux aux décideurs.
Christian Decoeur